Le projet « Essai »La guerre qui a changé ma vie

24 février 2022, le jour qui a changé ma vie

À travers mon sommeil, j’ai entendu un bruit semblable à un coup de tonnerre, mais je me suis permis de chasser l’idée de ce que pouvait être ce bruit et j’ai essayé de continuer à dormir. Mais je n’y suis pas arrivée. Mon mari m’a réveillée et m’a dit : « C’est commencé ! »

Il me semble qu’une même pensée tournait sans cesse dans ma tête : « Ce n’est pas possible ». Il me semble que mon mari lisait les informations. Il n’y avait aucun doute.

Une fois remise de mes émotions, j’ai compris qu’il n’y aurait pas d’école. Il était donc logique d’envoyer mon enfant chez mes beaux-parents, qui habitent à 200 km au sud de Kyïv.

Nous avons réveillé notre fils et avons commencé à préparer le départ. Plus exactement, c’est mon mari et mon fils qui se préparaient. Moi, je devais m’informer de la situation au travail.

Nous nous sommes donc préparés, nous avons mis les cahiers et les manuels de notre fils dans nos affaires, puis nous sommes sortis. Je ne me souviens absolument pas à quoi ressemblait ce matin-là, mais je sentais jusque dans ma bouche le goût de quelque chose d’étouffant.

Dans la cour, plusieurs voisins s’affairaient près de leurs voitures. Ils se préparaient à partir. Pour une raison quelconque, tout le monde faisait tout en silence. Nous nous sommes dit au revoir, et mon mari est parti avec notre fils.

7 mars 2022, la route depuis l’Ukraine

De la même manière, tôt le matin, et presque en silence également, nous sommes montés dans la voiture pour quitter l’Ukraine. L’ambiance était étouffante, comme ces journées grises de mars. Mon fils se sentait mal : il avait constamment la nausée et vomissait. Nous suivions le GPS, par des routes secondaires incompréhensibles. Tous les panneaux routiers avaient été recouverts ou masqués, afin que l’ennemi ne puisse pas s’orienter sur le terrain. Il y avait déjà des barrages.

Comme les communautés locales se sont organisées et ont commencé à agir rapidement.

Nous nous sommes arrêtés pour passer la nuit dans une petite ville de l’oblast de Vinnytsia. Nous étions parmi d’autres personnes qui s’étaient également arrêtées là pour la nuit, mais, pour une raison quelconque, nous ne communiquions pas. La situation était tellement accablante.

J’écris et je réfléchis. À quel point cela aurait pu être différent si l’on avait expliqué aux citoyens ce qui se passait. S’il y avait eu un débat sur la situation telle qu’elle était réellement. Si l’on avait expliqué ce qu’il fallait faire et à quoi s’attendre. Hélas…

Le lendemain matin, nous avons repris la route. Pendant la nuit, il avait gelé et la route était couverte d’un verglas terrible. Nous nous dirigions vers Tchernivtsi. De temps en temps, nous voyions des voitures qui avaient terminé dans le fossé, n’ayant pas réussi à garder le contrôle du véhicule. Les passagers, hébétés, se tenaient près de leur voiture comme des gens perdus, sans comprendre ce qui s’était passé ni pourquoi ils se retrouvaient là…

Nous avons vu des accidents. Beaucoup d’accidents. Nous entendions constamment des sirènes : était-ce une voiture de police, une ambulance ou des pompiers ? Je me souviens qu’une pensée m’a traversé l’esprit : quelqu’un se dépêchait peut-être « vers l’autre monde ».

Le 8 mars, vers 15 heures, nous sommes arrivés à la frontière. Nous sommes entrés sur le parking. Nous avons acheté quelque chose dans un magasin. Puis nous nous sommes dirigés vers le passage piéton. La file d’attente semblait ne jamais finir…

Mais les bénévoles étaient déjà en action. Il y avait des endroits où l’on pouvait manger et se réchauffer. On apportait de la soupe chaude dans des gobelets en carton. À mon fils, la soupe a plu. Il me semble qu’il en a bu deux gobelets. Je ne sais pas ce qu’il pensait alors… Peut-être qu’un jour, il pourra lui-même en parler…

La journée touchait à sa fin, et nous étions de plus en plus proches du poste de contrôle.

Des bénévoles passaient et invitaient les femmes ayant de jeunes enfants à monter dans des voitures qui les transporteraient de l’autre côté de la frontière. Nous avons appris qu’il restait deux places. Mon mari s’est approché du conducteur et a convenu que mon fils et moi soyons pris dans cette voiture. Nous avons dit au revoir à mon mari et au père de mon fils, puis nous sommes partis.

En Roumanie, un système d’accueil des réfugiés était déjà organisé. J’ai été frappée par la clarté et le calme avec lesquels tout était organisé. On m’a dit de me rendre vers les tentes : il y avait de la nourriture et du chauffage. J’ai indiqué que mon neveu nous attendait dans la ville de Suceava et que nous devions ensuite poursuivre notre route vers la France. Après une courte discussion, un bénévole a appelé un autre et lui a demandé de nous conduire à Suceava, à la gare.

L’ancien bâtiment de la gare nous a impressionnés par sa splendeur. C’est probablement la première fois que nous avons pu nous concentrer sur quelque chose de beau.

Ensuite, il y a eu Bucarest, la gare, le centre d’accueil des réfugiés. Et encore une fois, cette pensée : comme tout était organisé rapidement. Un hôtel, une promenade dans le centre-ville, et le 10 mars, nous avons pris l’avion pour Paris. Puis, à nouveau, la route, et tard dans la soirée, nous nous sommes retrouvés à Nancy, dans le quartier Saint-Sébastien…

Ces touches, ces fragments de ce que j’ai vu, entendu et ressenti, je les ai écrits en janvier 2024, à la demande d’une travailleuse socio-éducative de l’organisation ADALI Habitat Jeunes Grand Nancy. Et aujourd’hui, en relisant ce texte, je suis bouleversée par cet état de « pinces émotionnelles » dans lequel j’étais alors, par opposition à mon état actuel : une acceptation sereine et une création active du présent. Et cela, c’est ma gratitude envers la France…

I.L.

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